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20 avril 2018

Exposition : Daimyo, seigneurs de la guerre au Japon


L’exposition se déroule sur trois lieux, avec un même billet d’entrée. Vous pouvez commencer par celui que vous voulez, mais il est conseillé de débuter par l’hôtel d’Heidelbach, 19 avenue d’Iena, soit tout à côté du musée Guimet. C’est là que vous aurez toutes les explications. J’ai préféré en prendre directement plein les yeux et commencer avec la rotonde du musée Guimet qui ne présente « que » onze armures de daimyo, mais des plus somptueuses. Enfin, vous pourrez terminer avec le palais de Tokyo, en sachant que l’expérience proposée est très différente. Pour ma part, je n’y ai pas du tout été réceptive. Au total, ce sont 33 armures qui sont présentées sur ces trois sites, ainsi que de nombreux éléments de contexte.

Exposition Daimyo - Armure aux armoiries d'Arima Moriyori, Daimyo d'Obama, en fer laqué or et soie.
Les montures sont en cuivre argenté, le casque a 62 lamelles et le maque présente une expression féroce (style ressei).

Exposition Daimyo - Armure aux armoiries de la famille Hachisuka, en fer, laque, bois, cuir et soie.
Cette armure aurait été portée par Hachisuka Munekazu (1709-1735), 6e daimyo de Tokushima. Le masque présente un visage martial (style ryubu) et représente Shoki, personnage légendaire écartant les esprits malfaisants 


Exposition Daimyo - Casque de l'armure aux armoiries de la famille Inagaki en fer, laque, cuir et soie.
Le casque a 32 lamelles dont l'ornement frontal représente un phénix stylisé et des ornements latéraux représentant des oreilles de lapin.


Exposition Daimyo - Armure aux armoiries de la famille Kato, en fer, laque, soie et shakudo (alliage de cuivre et d'or). Elle présente 100 armoiries réparties sur toute sa surface indiquant qu'il s'agirait de l'armure de Kato Sado no kami Akihide (1652-1712). Le casque à 120 lamelles est signé du grand maître Neo Masanobu.

Exposition Daimyo - Casque de l'armure aux armoiries de la famille Ogasawara, en fer, fer laqué, cuir laqué noir, shakudo, laque et soie.
La famille Ogasawara fut daimyo de Kokura de 1632 à 1868. Le casque a 32 lamelles, avec un couvre-bord en forme de corde. Le masque présente une expression féroce.
Le shogun (général), le mikado (empereur), ou encore le samourai (militaire) sont des termes plus connus en France que le daimyo. Les daimyo sont de puissants gouverneurs provinciaux issus de la classe militaire qui régnaient au Japon entre le XIIe et le XIXe siècle et tenaient les fiefs. À ce titre, ils s’inscrivent pleinement dans le système de gouvernement territorial : le shogunat. Ils connaissent leur apogée au XVIe siècle, mais couvrent plus largement une histoire allant de l’époque Muromachi à la fin de l’époque d’Edo. C’est la période des « royaumes combattants ». Le shogunat se termine dans l’ère Meiji : les anciens fiefs sont abolis, le port du sabre est interdit. Aujourd’hui, le découpage des préfectures correspondent à peu près aux fiefs de l’époque.

Pour rappel et parce que je me pose toujours la question, une petite frise chronologique :
790-1185 : époque de Heian
1185-1336 : époque de Kamakura
1336-1573 : époque de Muromachi
1573-1603 : époque de Momoyama
1603-1868 : époque d’Edo
1868-1912 : ère Meiji
1912-1925 : ère Taisho

Au XVIe siècle donc, les daimyo sont presque indépendant du pouvoir central sur fond de combats permanents. Plus de 200 chefs de domaine possèdent ce titre, en fonction de leurs revenus calculés en boisseaux de riz (koku). Une hiérarchie entre les daimyo est établie en fonction de ralliements et de liens de famille, notamment avec le shogun. Au XVIIIe siècle, le développement de la classe marchande et des grandes villes va les affaiblir. D’autant que le train de vie qui leur est imposé est couteux : ils doivent résider à la capitale Edo pour assurer le sankin kotai (rotation de service), tout en gérant leurs terres et maintenant leur suite (palanquins, gardes, serviteurs) et leur maisonnée qui peut être très nombreuse.

Exposition Daimyo - Armure aux armoiries du clan Matsudaira, en fer, galuchat de raie, daim, cuir d'importation européenne, laque et soie. L'ornement frontal est en forme de libellule, symbole de courage et orne le casque à 62 lamelles.

Exposition Daimyo - Carquois à décor de feuilles de bambou nain et d'armoiries en bois, laque noire, laque d'or et d'argent et cuir & chanfrein en forme de tête de dragon en cuir laqué or et papier

Exposition Daimyo - Casque en forme de melon à 52 lamelles, en fer, laque et soie. Il porte les armoiries de la famille Ogasawara. Ce casque spectaculaire établit une rupture avec les époques précédentes où les casques avaient des formes essentiellement fonctionnelles.

Exposition daimyo - Demi-masque à l'expression féroce en fer, laque et soie.
Les protections faciales ont elles aussi connu des évolutions. Le happuri, carapace de métal d'un seul tenant, protège front et joues et laisse la zone des yeux dégagée. Le menpo, demi-masque montant jusqu'aux yeux, puis le somen couvrant tout le visage et se prolongeant par un gorgerin.

Exposition Daimyo - Demi-masque en fer, laque et soie, représentant Karura, ennemi des dragons et des serpents qu'il dévore.

Exposition Daimyo - Somen en fer, laque et soie, constitué de trois parties détachables assemblées par pitons et par charnières
Première étape, donc, à l’hôtel d’Heidelbach.

L’armure transforme le simple homme en guerrier. Et plus qu’un simple guerrier, le daimyo était un seigneur. Son costume encore plus somptueux l’aide à poser son niveau social et flirter avec les dieux mythiques. De fait, les armures ici présentées n’ont que peu servies sur des champs de bataille. Les casques par exemple, magnifiques certes, sont peu pratiques. Surtout lorsque les armes à feu apparaissent.

Exposition Daimyo - Armure aux armoiries de Motochika (?), en fer, laque, soie, plumes de paon et poils de yak.
Elle a un casque spectaculaire à l'ornement frontal en forme de chrysanthème à 16 pétales.

Exposition Daimyo - 11 armures présentant l'impression recherchée par les grands seigneurs japonais et l'impact visuel de leurs atours. Elles sont toujours présentées assises : sur un coffre dans la grande salle de réception, incarnant la présence du maître du fief en son absence.
Passons à l’exposition des onze armures au musée Guimet. Le visiteur y comprend clairement l’impact recherché : luxe et magnificence sont les mots clés, qui mènent à des prouesses techniques de la part des artisans, pour montrer la puissance et la richesse des seigneurs.

Les parures étaient toujours présentées assises, sur un coffre, dans la grande salle de réception, l’ohiroma. Elles représentaient la présence du maître même en son absence.

Exposition Daimyo au Palais de Tokyo - Chaînes peintes au sol, du mobilier urbain malmené et au milieu de tout ça, des armures impassibles. En arrière-plan, une vidéo des profondeurs des abysses. L'artiste impose une pression permanente au visiteur.
Puis, l’exposition se termine au Palais de Tokyo, où sont exposés des armures et emblèmes mis en abyme par le regard de l’artiste George Henry Longly. Dans la salle, huit armures, des bannières et des fourreaux de lances sont exposés. On notera que la lumière, différemment dirigée et plus crue, permet au visiteur de mieux voir les détails des armures. En dehors de ça, je n’ai pas compris ce qui était proposé, ni même ressenti quoi que ce soit. Un panneau à l’entrée de la salle annonce que l’artiste modifie constamment notre perception de l’espace et des objets historiques. Il nous invite à une expérience sensorielle en exposant sculptures, images et visiteurs à des tensions et distorsions. Je vous laisserai vous faire votre propre opinion.

Encore une belle exposition du musée Guimet donc. J’aurais aimé en savoir davantage sur le rôle du daimyo lors des affrontements militaires ou encore dans leur vie au quotidien, au-delà de l’armure. Il n’empêche que les pièces présentées sont fascinantes et qu’on passerait des heures à les contempler. Attention au temps qui passe d’ailleurs, d’autant que le découpage sur trois lieux différents et les déplacements nécessaires font perdre du temps. Et que je n'ai pas du tout compris l'intérêt de cette répartition sur Guimet et l'hôtel d’Heidelbach, qui n'apporte absolument rien.

Informations utiles :

Du 16 février au 13 mai 2018
Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h

Musée national des arts asiatiques - Guimet

6 place d'Iéna
75116 Paris
Tel : 01.56.52.54.44

Tarif : 11.50€
Tarif réduit : 7€

Site du musée Guimet ici

18 avril 2018

Après la pluie [Jun Mayuzuki]

L'auteur : Née en avril 1983 à Yokoama au Japon, Jun Mayuzuki est une mangaka. Sa série en cours Après la pluie est en cours d'adaptation en anime et en film.

L'histoire : Akira est une adolescente de 18 ans qui travaille dans un Family Restaurant après les cours. Elle est secrètement amoureuse du gérant du restaurant, Masami Kondo, un homme de 45 ans, divorcé, ayant un enfant. Il n’est ni beau ni charismatique, juste un homme ordinaire, un peu fatigué, désillusionné, conscient de sa situation et de son âge qui avance.

Akira était autrefois l’espoir du club d’athlétisme. Mais une blessure à la cheville lui a brisé ses rêves de gloire. C’est au moment où elle était encore dans le deuil de sa passion sportive qu’elle a rencontré Masami. Il a fait preuve de gentillesse à son égard. Il n’a évidemment pas mesuré à quel point son geste a été salvateur pour Akira. Ni à quel point cela a fait naître en elle le sentiment qu’elle porte aujourd’hui.

Mon avis : Le pitch et les couleurs des couvertures me laissaient craindre une romance un peu niaise. Du coup, ces quatre premiers tomes sont une très jolie surprise. Jusque là l'auteur évite les rapports un peu glauques entre les deux personnages. Masami, s'il est chamboulé par la révélation que lui fait Akira et refuse cet amour, lui tend néanmoins la main et l'écoute, ce que les autres autour d'elle ne semblent pas prêt à faire, enfermés dans le paraître.

La série exploite habilement toute la palette du sentiment amoureux sans jamais tomber dans la niaiserie. On parle des premiers émois de l'adolescence, de la difficulté de se livrer, du jugement de la différence d'âge dans un couple, mais aussi l'éloignement que l'âge adulte engendre entre amis d'enfance. L'auteur rend parfaitement ce que les japonais semblent appeler la saison bleue, cette partie de l'adolescence début de l'âge adulte où on fait ces premières découvertes qui nous construisent. C'est vraiment teinté de cette nostalgie propre à la jeunesse qui s'enfuit. Pas de gros chamboulement, pas d'action surprenante, juste le temps qui passe et fait son œuvre pour faire grandir les personnages.

Après la pluie - Tome 


Côté graphisme, c'est à la fois simple et bien exécuté. Beaucoup de chose se passe dans les yeux d'Akira, dans ses silences et ses non-dits et le dessin joue un grand rôle dans la diffusion des sentiments des personnages.

La série est prévue pour se terminer en 10 épisodes, dont 9 sont déjà parus au Japon. Et ci-dessous la bande annonce de la série d'anime déjà en cours de réalisation.



Après la pluie, tomes 1 à 4, de Jun Mayuzuki
Éditions Kana
2017

16 avril 2018

EVJF [Liz Blackrock]

L'auteur : Après avoir travaillé dans les chemins de fer puis en tant qu'enseignante, Liz Blackrock se tourne vers l'écriture.

L'histoire : L'enterrement de vie de jeune fille d'Amandine s'annonce sous les meilleurs auspices : 
 - une organisation au cordeau grâce à Justine, témoin de la mariée,
 - un décor paradisiaque : les calanques de Cassis,
 - et quatre demoiselles d'honneur triées sur le volet.
Tous les éléments sont réunis pour passer trois jours de rêve !

Amandine attend ce week-end entre copines avec d'autant plus d'impatience que, à trois semaines du mariage, elle est en plein doute. Entre sa belle-famille, des aristocrates englués dans leurs traditions ancestrales, son futur mari, pilote de ligne toujours entre deux long-courriers, et les préparatifs du mariage qui sont loin d'être terminés, Amandine commence à se demander si cette mascarade a toujours un sens...
Pourtant la future mariée va vite déchanter. L'EVJF tant attendu vire au cauchemar : entre coup bas et mesquineries, les masques tombent et Amandine vacille. Mais n'est-ce pas dans l'adversité qu'on reconnaît les siens ?

Mon avis : Un roman de chick-lit parfois, ça a du bon. Ça vous permet une transition entre deux romans plus graves, tout en vous détendant. Pour peu que ce soit bien écrit, vous pouvez même sérieusement vous amuser. Ici, il y avait du potentiel : un enterrement de vis de jeune fille (déjà l’acronyme EVJF répété à n’en plus finir m’a bien agacée), des jeunes filles réunies par cette circonstance mais aux tempéraments très différents, quelques secrets qui seront révélés au cours des activités proposées.

La progression du récit est habile. Les révélations s’enchaînent, l’auteur jouant habilement des petits mémos préparant le mariage : mails, sms, factures, flashbacks… et on voit les problèmes apparaitre et la tension augmenter. Liz Blackrock a quelques belles idées d’anecdotes qui amusent le lecteur. Il faut pourtant pardonner les clichés habituels : les jeunes filles toutes plus belles les unes que les autres, les hommes beaux et musclés, les bisbilles entre filles alors que les messieurs s’entendent parfaitement.

C’est certes prévisible mais pas pour autant désagréable. J’ai beau tenter, je trouve qu’il manque toujours du mordant aux romans français de ce genre par rapport aux romans anglo-saxons. Ces derniers vont plus loin, osent plus tout faire exploser. Dans le cas qui nous occupe ici, les demoiselles se seraient écharpées bien avant la moitié du roman, ou alors auraient eu recours à des coups en douce pour se venger. J’aurais souhaité un vrai règlement de comptes à OK Corral. J’ai plus eu une gentille bluette avec une révélation finale qui tombe un peu à plat tant on s’attendrait à beaucoup plus grave.

EVJF, de Liz Blackrock
Co-Éditions Denoël et Hildegarde
Mars 2018

13 avril 2018

Séries #10

The handmaid's tale


Dans une société dystopique et totalitaire au très bas taux de natalité, les femmes sont divisées en trois catégories : les Epouses, qui dominent la maison, les Marthas, qui l'entretiennent, et les Servantes, dont le rôle est la reproduction. 

On en entend tellement parlé de cette série et du roman de Margaret Atwood dont elle est tirée ! Et il faut dire que c'est amplement mérité, tant c'est novateur pas tant par les messages, qu'on a au final déjà pu croiser par ailleurs, mais par le récit choisi pour les transmettre. L'esclavagisme, place de la femme, monde gouverné par et pour les hommes, difficulté de procréation, place des loisirs et des nouvelles technologies... L'horreur se fait petit à petit jour au fur et à mesure que le spectateur découvre Offred, une servante envoyée dans la maison d'un commandant pour enfanter. Son évolution entre ce qu'elle vit et ce qu'elle était quelques mois plus tôt est effroyable mais c'est celle de toute la société américaine qui passe en pleine lumière. Avec le casting, la mise en scène et l' image, il n'y a rien à redire, tout est parfait.
Ce qui ajoute une touche au drame, c'est le parallèle évident avec le conservatisme ambiant et le monde que Trump nous dessine aujourd'hui même dans la réalité. Au-delà de cette lecture par trop facile, car c'est une pure coïncidence, c'est surtout un pamphlet contre la tentation de la bigoterie et du repli sur soi, une véritable ode à s'ouvrir aux autres pour trouver la rédemption.


Calls


Des enregistrements sonores, issus de la boîte noire d'un avion, de cassettes d'un magnétophone, de messages laissés sur un répondeur ou d'appels à Police secours, permettent de témoigner de tragiques événements survenus à différentes époques, mais tous connectés d'une manière ou d'une autre à une Apocalypse imminente.

Voici sur quoi Mister et moi sommes tombés l'autre jour en furetant sur les productions Canal. Une petite série décalée et originale comme on les aime. Chaque épisode est indépendant, dure une dizaine de minutes et ne présente visuellement rien d'autre que des noms de personnes et des petits points lumineux pour représenter les différents personnages dont on entend la voix. Mais c'est fichtrement efficace ! Tout simple, tout bête, mais la tension monte inexorablement et on se prend à fixer l'écran de la télé en attendant la suite. Comme souvent, on ressent tellement plus à ne rien voir, notre imaginaire faisant tout le travail, nos peurs les plus enfouies refaisant surface. 

Un concept osé qui fait mouche. Je conseille !


The expanse



Au 23ème siècle, les hommes ont colonisé le système solaire et les Nations-Unies contrôlent la Terre. Mars est devenue une puissance militaire indépendante et les autres planètes dépendent des ressources de la ceinture d'astéroïdes, où les conditions de vie sont pénibles et les habitants contraints de travailler durement. Au fil des ans, les tensions entre la Terre, Mars et la Ceinture ont pris une telle ampleur qu'une simple étincelle pourrait déclencher une guerre.
Dans ce contexte tendu, la disparition d'une jeune femme va entraîner le détective chargé de l'affaire et le capitaine d'un vaisseau dans une course à travers le système solaire pour découvrir le plus grand complot de l'histoire de l'humanité.

Avec Syfy, on a souvent droit à des séries ratées ou, au mieux médiocres. Ici pourtant, il y a indubitablement quelque chose de plus, même s'il s'avère insuffisant pour en faire une grande série. Le grand plus ici, c'est l'univers galactique et son rendu visuel. Exit les excroissances startrekesques et les maquillages ou combinaisons à deux balles, les décors sont futuristes juste ce qu'il faut pour être crédibles. C'est vraiment bien fichu sans trop perdre le spectateur pour autant dans une guerre incompréhensible : en limitant à trois camps (Terre, Mars et la Ceinture), au moins au départ, le schéma semble simple pour qu'on puisse suivre sans se faire des nœuds au cerveau. Bien évidemment, les choses vont se compliquer au fur et à mesure, mais c'est habilement mené. Et puis, on évite l'écueil des romances entre les personnages, des combats à outrance ou des effets spéciaux exagérés.

Ce qui pêche, c'est l'intrigue, qui manque d'allant. À multiplier les personnages et les points de vue, on ne sait pas à qui s'attacher : entre Miller, Julie Mao, Holden et son équipage dont les tensions semblent se résorber de façon inexplicable avant de ressurgir, les grands pontes terriens et l'absence des martiens... L'ensemble manque d'un fil directeur plus marqué je trouve. Peut être la rencontre de deux personnages en fin de saison 1 permet-elle de l'initier, il faudra voir ça dans la saison 2.

Car oui, j'ai été assez emportée par cette proposition pour embarquer pour la suite. The expanse mêle à la fois l'hommage aux grands noms du genre et une réalisation suffisamment honnête pour se laisser regarder.

11 avril 2018

Shutter Island [Christian de Metter]

L'auteur : Né en décembre 1968, Christian de Metter est un auteur de bande dessinée français. Son adaptation en 2008 du thriller Shutter Island de Dennis Lehane lui a valu les prix des libraires de bande dessinée et Mor Vran de la BD.

L'histoire : Nous sommes dans les années cinquante, au large de Boston, l'îlot de Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique où sont internés des criminels. Lorsque le ferry assurant la liaison avec le continent aborde ce jour-là, deux hommes en descendent : le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule. Ils sont venus à la demande des autorités de la "prison-hôpital" car l'une des patientes, Rachel Solando, manque à l'appel. Comment a-t-elle pu sortir d'une cellule fermée à clé de l'extérieur ? Le seul indice retrouvé dans la pièce est une feuille de papier sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente. Œuvre d'une malade ou cryptogramme ? Au fur et à mesure que le temps passe, les deux policiers s'enfoncent dans un monde de plus en plus opaque et angoissant.

Mon avis : J'ai tout fait dans le mauvais ordre, pour changer. Je connais l'histoire de Shutter Island par le film de Martin Scorcese, magnifique, mais je n’ai pas lu le roman de Dennis Lehane. Cette adaptation de Christian de Metter se situe entre le roman et le film.

J'ai trouvé que le choix des couleurs, tout en tons verdâtres et sépia, rendait particulièrement bien l’ambiance étouffante alors même que la tempête se déchaîne. Les aquarelles sont maîtrisées et il y a peu de lumière pour rendre cette histoire glauque à souhait, rendant autant les tourments des hommes enfermés que des professionnels en tout genre qui circulent sur l'île. Par contre, le dessin très sombre rend difficilement la complexité de certaines situations et l’importance de détails, comme le physique de Dolores dont Teddy rêve, ou même la distinction entre les représentations de Teddy et de Chuck, bien trop semblables à mon goût.

Shutter Island, de Christian de Metter, page 10

L'histoire, on le sait, est très habile et prenante. L'exercice de l'adaptation en album est compliqué par contre et j'ai trouvé que l'auteur décortique bien moins la psychologie de Teddy que ne peut le faire le film, ce qui limite la compréhension. Par contre, il joue parfaitement de l’eau qui ruisselle de partout pour faire monter l’angoisse pendant que les deux enquêteurs plongent dans les méandres de l’esprit humain et dans la folie qui définit tous les hommes de cette île hôpital-prison. Car oui, les médecins peuvent parfois être aussi atteints que les patients qu’ils suivent, même si là encore, Christian de Metter n'insiste pas particulièrement. Dans ces années 50, c’est toute une conception de la médecine psychiatrique qui est à inventer.

Dans le film de Scorcese, la fin est claire et la dernière phrase de Leonardo di Caprio en forme de twist donne clairement toutes les réponses. Ici, pas de twist mais du coup pas non plus d’ouverture à interprétation. On reste dans la droite narration de ce qui nous est conté plus tôt. J’aurais aimé que l’auteur développe davantage le flou sur qui pouvait être fou, ce que recherche Teddy exactement, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

Bref, j'ai trouvé que l'ambiance était parfaitement rendue mais que les tourments des personnages étaient par contre trop survolés pour donner la bonne ampleur à ce récit.

Shutter Island, de Christian de Metter
Éditions Casterman
Mai 2008

09 avril 2018

Certaines n'avaient jamais vu la mer [Julie Otsuka]

L'auteur : Née en mais 1962 à Palo Alto, Julie Otsuka est une écrivaine américaine d'origine japonaise. Elle a obtenu le prix Fémina étranger en 2012 et le PEN/Faulkner Award en 2011 pour Certaines n'avaient jamais vu la mer.

L'histoire : Japon, 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration. À la façon d’un chœur antique, leurs voix s'élèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées... leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, l’humiliation des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire... Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre. Et l'oubli.

Mon avis : Ce roman a beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie en 2012. Je l'avais repéré et il a trainé longtemps dans ma PAL avant que je ne l'en sorte tout récemment. Et si je comprends bon nombre de critiques plutôt positives, j'avoue ne pas suivre le mouvement.

Le point positif essentiel selon moi, c'est l'éclairage que ce roman apporte sur un pan bien trop méconnu de l'Histoire américaine : celui de l'immigration japonaise du début du XXe siècle suivi par la déportation massive de tous ces migrants. Le récit commence avec la traversée éprouvante de femmes japonaises mariées à des concitoyens vivant aux États-Unis. Ce voyage est éprouvant et surtout peuplé de questions sans réponses sur le destin qui les attend de l'autre côté de l'océan. À l'arrivée, c'est la découverte de ces époux, la première nuit commune, la relation avec l'homme blanc, le travail forcé, que ce soit aux champs, comme domestique, prostituée ou blanchisseuse... Les hommes raffinés dont elles rêvaient se révèlent des bêtes de somme exploitées. Le rêve américain s'écroule, jusqu'à l'attaque de Pearl Harbor, la suspicion et l'enfermement dans des camps.

L'auteur choisit un point de vue narratif audacieux : elle opte pour un "nous" choral, emportant dans son sillage le nombre important de ces femmes dont la destinée nous est contée. Elle ne s'attarde pas à une seule histoire, elle en raconte des milliers, en multipliant les énumérations. Dans un premier temps, cela fait bien ressentir l'émotion de ses voix nombreuses et pourtant si peu entendues et donc connues. En connaissant les origines de Julie Otsuka, on se demande aussi dans quelle mesure ce "nous" n'est pas un "je" intergénérationnel, qui raconterait aussi d'où elle même vient. Et puis on peut y voir également un "nous" de nationalité comme un "nous" de genre, celui de toutes ces femmes livrées aux hommes pour les servir, sans voix, sans droit de décision sur leur destin, qu'il soit professionnel ou personnel (mariage, sexualité,enfantement...).

Malheureusement, ce choix narratif finit par être lassant. Je me suis fatiguée de l'énumération et, même si j'en comprends l'intérêt, j'aurais voulu par moment pouvoir m'attacher à une individualité. Une alternance des deux narrations aurait peut être eu plus d'impact. En tout cas, j'ai fini par lire en diagonale ce roman.

"Nous n'écrivions plus à notre mère. Nous avions perdu du poids et nous étions devenues maigres. Nous ne saignions plus chaque mois. Nous ne rêvions plus. N'avions plus envie. Nous travaillions, c'est tout."

Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka
Traduit par Carine Chichereau
Éditions Phoebus pour Kindle
Septembre 2012

26 mars 2018

Petite pause

Le blog sera en pause pour deux semaines, le temps de respirer un peu, de prendre le bon air, de lire et réfléchir. On se retrouve très vite avec plein de nouveaux billets !


23 mars 2018

La dame à la Licorne

Histoire de vous donner envie d'y aller dès la réouverture du musée Cluny, mi-juillet, voici une petite histoire de La dame à la licorne, qui est allée se balader en Australie en attendant.

La dame à la licorne est une série de tapisseries composée de 6 pièces différentes, dont la plus connue est certainement la plus ambiguë. Elle date du début du XVIe siècle et se trouve au musée national du Moyen Âge de Cluny à Paris.

Sur chaque pièce on retrouve des éléments identiques : une île pleine d’oiseaux, de fleurs et d’arbustes, un fond rouge habité d’une nature riche et variée (on parle alors de tapisserie millefleurs), une jeune femme richement vêtue –prenez d’ailleurs le temps d’admirer le rendu de la richesse de sa tenue, tout simplement fabuleux – des animaux qui l’entourent : singe, lapin, lion, licorne. Notons que le lion et la licorne sont des symboles traditionnels du courage et de la pureté.

Les armoiries très présentes permettent d’en attribuer la commande à une famille lyonnaise, les Le Viste, dont plusieurs membres mènent une prestigieuse carrière au parlement de Paris. On sait par contre peu de choses sur les modèles, probablement fournis par un artiste parisien nommé Maître des Très Petites Heures d’Anne de Bretagne, actif aux environs de 1500. Le lieu de tissage est lui inconnu.

Longtemps la série a donné lieu à beaucoup d’interprétations. On s’entend aujourd’hui à dire que cinq des tapisseries sont une allégorie des cinq sens. On peut donc reconnaitre :

Le toucher : la dame tient la corne de la licorne
Le goût : la dame prend ce qui ressemble à une friandise d’une coupe
L’odorat : le singe respire le parfum d’une fleur (un peu flou)
L’ouïe : la dame joue de la musique
La vue : la licorne se regarde dans un miroir tenu par la dame (un peu flou aussi, c'est dommage pour ce sens-ci :))
On constate que pour l’odorat et la vue la dame n’est pas le personnage principal de la description du sens alors illustré.

À mon seul désir
La sixième tapisserie, elle, reste équivoque. Quel serait donc ce mystérieux et gênant sixième sens ? Elle est souvent lue comme étant celle du sixième sens, qui serait lisible à l’aune des cinq précédentes. Avec la devise « À mon seul désir » en haut du chapiteau, certains l’interprètent comme étant celle du cœur. Jean de Gerson, homme politique et théologien français des XIV et XV siècle, en faisait le siège de l’âme, de la vie morale et du libre arbitre. Bref, on ne sait au final que peu de choses sur ces œuvres, et surtout pas comment les interpréter de façon certaine. En se rapprochant d’œuvres littéraires diverses, de multiples explications ont été avancées. Dans tous les cas, il semble s’agir d’une élévation de l’âme par les sens. La dame dépose en effet sa parure arborée dans les précédents panneaux comme si elle renonçait au superficiel et au matériel pour s’ouvrir enfin pleinement au spirituel.

Ce qui plait toujours à tous les visiteurs c’est l’ambiance douce et poétique qui se dégagent de ses tapisseries, où se mêlent réel et imaginaire, sens et concret. La grande taille des panneaux et la finesse du tissage, la richesse des détails et des décors : vous perdrez, pour votre plus grand bonheur, un temps fou à contempler les animaux et les fleurs !


Informations utiles :

Musée de Cluny
6 place Paul Painlevé
75005 Paris
Tel : 01.53.73.78.00

Tarif : 9€
Tarif réduit : 7€

Site du Musée de Cluny ici